mercredi 27 février 2008

58) Surtout...

... ne pas se dire qu’écrire sur les tableaux de Francine Van Hove, c’est finalement trahir l’artiste dans la mesure où sa démarche consiste à tout dire en peignant. Sinon, on risque de se retrouver bloqué, comme cela m’est arrivé ici ces dernières semaines.

mercredi 9 janvier 2008

57) Suite de Pourvu qu'on aime

Voici la suite de l'article de Jean-Dominique Lajoux et de son histoire de photo :
"La lecture des images est-elle donc un privilège des sociétés que l'on a coutume de dire "évoluées" ? Et doit-on penser que ce genre de document ne peut être considéré par les populations dites "primitives" que comme un objet plat ?
Les montagnards indochinois me donnèrent rapidement la réponse. En effet, ce fut un jeune garçon, attentif à mes propos, qui comprit le premier ce que je répétais à chacun depuis dix minutes : "Là, les yeux, ici, le nez, la bouche, les cheveux, etc." Alors, conscient d'avoir fait une grande découverte, il prit la photo et la brandissant à bout de bras, il se mit à crier :"C'est une femme, c'est une femme!"
A sa suite, grâce à ses explications rapides et enthousiastes, que je ne pus comprendre, ses concitoyens découvrirent à leur tour le mystérieux visage imprimé sur le papier. Il en fut même un pour me dire le nom de la femme photographiée : il la connaissait bien."

mercredi 5 décembre 2007

56) Chat poseur

J'ai une raison de parler si souvent de ses modèles à propos du peintre : son art ne se conçoit pas sans elles.
Assez souvent, attirées par la chaleur des radiateurs placés autour du modèle, les chats s'installent autour ou sur celui-ci et l'accompagnent dans sa pose.Le jour de cette photo, c'était Malou qui s'était emparée du modèle, tandis que l'autre chat Féli (hors champ) s'était retirée tout en haut du chevalet, son poste d'observation favori. (Non, je ne fais pas de faute d'orthographe en n'accordant pas mes participes passés "attirées", "emparée" et "retirée" avec "chat(s)" au masculin, car tous les chats, comme tous les modèles pour Van Hove, sont obligatoirement féminins, quelle que soit la façon dont on en parle.)
A la chaleur des radiateurs, le modèle ajoute celle d'une double paire de chaussettes en profitant de ce que sa peintre se concentre sur son visage. Le coussin sur le tabouret sera dans le tableau, mais pas ceux sous la fesse et sous le mollet gauches seulement destinés à réduire l'inconfort de la pose. Devant ce modèle, surnommée Pretty Woman, et qui est aussi une Business Woman : son mobile qu'elle manipule quand il sonne -quatre ou cinq fois par séance en général- en ne bougeant que le bras droit. Au premier plan, la palette papier du peintre.

mardi 4 décembre 2007

55) Reconnaître

Il y a quelques années, rares étaient les gens qui reconnaissaient les modèles de Van Hove quand ils avaient l'occasion de les croiser, au cours d'un vernissage par exemple. Cela a un peu changé. Il est vrai que les modèles d'aujourd'hui, Céline, Julia, Rivka et Marion, à l'exception de la petite dernière Camille, atteignent ou dépassent le 1,70 m, alors que la génération précédente tournait autour d'1,60 m, et parfois encore moins, comme dans le cas de Karen.
Comment pourrait-on ne pas remarquer Julia et Marion et leur 1,80 m hauts talons compris ?
Il y a aussi et surtout que Van Hove est de plus en plus réaliste, qu'elle peint de plus en plus "ressemblant"-, et, dans cette mesure, aggrave son cas de peintre pas moderne.
En peinture dite moderne, en effet, il ne faut pas "faire ressemblant", pas donner à voir des choses qu'on reconnaît. Charles Matton en parlait l'autre jour sur Europe 1, dans le cadre de son interview par Frédéric Taddéi le 22 novembre vers 15 heures, pour être tout à fait précis.
Combien cela avait été difficile pour lui au début, en tant que peintre figuratif ! racontait-il.
Un jour...
Cela se passait dans les années 1950.
Van Hove se rappelle bien cette époque qui a été celle de ses propres débuts
Un jour, donc, Matton se rend chez un marchand pour lui présenter son travail. Comme il est en 2CV et ne trouve pas à se garer près de la galerie, il s'arrête juste en face le temps de décharger pour repartir aussitôt à la recherche d'un endroit où caser sa voiture. Quand il revient, il retrouve ses tableaux posés par terre le long d'un mur tous cul par dessus tête.
A l'époque, sa peinture n'étant pas aussi figurative qu'aujourd'hui, le peintre peut imaginer que le galeriste s'est simplement trompé et lui propose spontanément de remettre ses toiles dans le bon sens.
"Non, laissez, c'est mieux comme cela", lui répond le marchand. Et de lui expliquer que quand il reconnaît quelque chose dans un tableau, ça l'empêche de juger de la peinture. ("Pour juger la peinture, il ne faut pas que je reconnaisse quelque chose".)

54) Photo (2)

Quelques jours seulement après ce que je raconte dans 51), Van Hove se fait aborder par une jeune femme.
- Ah, je suis si contente de vous rencontrer. Je vous admire tant... Ce que vous faites est merveilleux...
La scène se déroule dans le foyer de la Gaîté Montparnasse où FVH est venue assister au one-woman-show d'un de ses anciens modèles, Isabelle, comédienne, metteur en scène et auteur de théâtre. Une création que FVH, et également Céline qui l'a accompagnée, ont trouvée tout à fait remarquable.
- Je vous suis depuis des années, continue l'admiratrice. Je m'en veux d'avoir raté votre dernière exposition. J'adore vraiment ce que vous faites... Vos tableaux sont magnifiques... On dirait des photos !!!
FVH remercie, légèrement embarrassée par le compliment.
- Et vos modèles... Ils sont merveilleux... Vous en avez deux, n'est-ce pas ?
FVH rectifie d'un geste de la main : quatre, en ce moment.
- Et d'ailleurs, ajoute FVH en désignant Céline qui s'est légèrement écartée durant l'échange, en voici un.
- Ah oui ? répond la jeune femme avec un sourire à l'adresse de Céline. Ah, excusez-moi, mais avec votre col roulé, je ne vous avais pas reconnue.





- Et mes boucles ? proteste Céline en riant.

mardi 27 novembre 2007

53) Pourvu qu'on aime

Un jour, c'était en juin ou juillet 1980 à la Royal Academy of the Arts à Londres, je visite une exposition de tableaux et dessins d'Andrew Wyeth. Je suis accompagné par quelqu'un occupant de très hautes fonctions au Ministère de la Culture en France et faisant autorité dans le milieu de l'art officiel.
"Extraordinaire!" dis-je en sortant du musée.
"Pas d'accord," me répond mon compagnon, "ce n'est que de l'illustration."
Que faire devant quelqu'un qui ne voit pas la différence entre un tableau d'Andrew Wyeth et une oeuvre de Norman Rockwell (à une époque où ce dernier n'avait pas encore eu les honneurs des grands musées de son pays et était encore de surcroît assez universellement méprisé)? Ou quelqu'un qui ne voit pas la différence entre la technique d'un petit maître Flamand du XVIIe siècle et celle d'un hyperréaliste des années 1980 ? Ou entre un Van Hove et une photo ?
Sincèrement, je ne sais pas. Tout ce que je sais, ce sont les deux choses suivantes :
1, peu importe finalement que quelqu'un confonde Wyeth et Rockwell pourvu qu'il ou elle aime;
2, "voir" implique toujours un conditionnement, à commencer par "voir" une photo.
A ce sujet, j'ai récemment remis la main sur un article que j'avais trouvé dans le numéro du 5 mai 1975 de la revue "Le Photographe", écrit par le documentariste ethnologue J.-D. Lajoux à son retour d'expédition, et dont voici le passionnant début :

L'HOMME DEVANT SES IMAGES
"Ayant sorti de mon sac divers papiers et carnets de notes,je mis à jour quelques photographies faites une dizaine de mois auparavant, dans un village Dié des montagnes du Sud-Vietnam, séparé de celui où je me trouvais par une étroite vallée.
Un homme, près de moi, observait tous mes gestes. Je lui tendis une des photographies représentant une femme du village voisin, et je lui demandai tout naturellement : "La connais-tu ?"
Il prit la photo et, à mon étonnement, au lieu de regarder le portrait, la tourna et la retourna plusieurs fois, tout en la palpant entre le pouce et l'index. Puis il se mit à observer et détailler de près la surface blanche du dos de l'épreuve. Après quelques instants, posant sur moi un regard interrogateur où se glissait une lueur d'admiration, l'homme me demanda : "Comment peux-tu fabriquer une telle étoffe ? On ne voit pas les fils."
La question me coupa le souffle. Ces photos que j'avais eu soin de tirer et de transporter avec moi depuis la France pour les donner aux gens des villages que j'avais photographiés un an plus tôt, il semblait ne pas les voir. Pouvait-il ne pas comprendre que je lui montrais une image ? Son attention et sa curiosité étaient accaparées par la matière de l'épreuve. Lorsque je tentai de lui expliquer que je ne lui présentais pas un morceau de tissu, mais l'image du visage d'une femme du village voisin, je me rendis compte que mon langage était totalement énigmatique. [...] Force fut alors de me rendre à l'évidence, sa "cécité" était totale, et aucune des images qu'il manipulait ne fut perçue comme telle, par mon interlocuteur [...]"

dimanche 25 novembre 2007

52) Peinture

La clientèle de Van Hove est extrêmement variée. A une extrémité de l'eventail, on trouve des gens pour qui ses tableaux sont des espèces de photos. Tandis qu'à l'autre extrémité de l'éventail, on trouve les amateurs qui considèrent les mêmes tableaux comme des fenêtres ouvertes sur un monde imaginaire aussi proche de la réalité et aussi différent que l'est la photo de... la peinture.Le fait que, dans un tableau comme "L'Essayage", l'on puisse reconnaître -plus ou moins comme sur une photo- une jeune femme s'admirant dans un miroir et une autre la regardant faire, ce fait est de toute façon essentiel dans l'approche picturale de Van Hove.
Je crois que je me suis déjà référé à cette formule de Maurice Denis souvent citée pour introduire à l'histoire de l'art dit moderne : "Se rappeler qu’un tableau - avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées." Eh bien, revenons-y une fois de plus et répétons que pour des peintres comme Van Hove, un tableau est certes une surface plane..., mais PAS AVANT d'être une femme nue...
Pas avant : EN MEME TEMPS.