mardi 18 mars 2008

60) "Ophélie"

« Tu me dis », me dit mon amie Pascale, « que Francine Van Hove ne peint pas à partir de photographies. Mais j’ai du mal à te croire quand je regarde un tableau comme « Ophélie », et surtout le vêtement en cuir. On dirait vraiment de la photo. Mais peut-être n’ai-je pas l’œil assez exercé pour voir la différence… »"Ophélie" est reproduite dans un des livres sur Van Hove, publié en1987. Le tableau lui-même est de 1986. Vingt-deux ans déjà…
Explications.
Premier point : tous les êtres et objets représentés ont posé, et cela de longues heures devant le peintre. La jeune femme, Karen, a posé. Les coussins de cuir ont posé. Le vêtement en cuir a posé. Les deux coussins en bas à droite ont posé. Les chats, Sarah et sa fille Annabelle, ont posé. L’ombre de la fenêtre et de sa rambarde également. Et la moquette.
Deuxièmement, ces êtres et objets n’ont pas posé tous ensemble. On s’en doute en ce qui concerne les chats qu'on ne peut commander et qu’il a fallu dessiner au moment et là où ils choisissaient de s'endormir en yin-yang, ce qui arrivait souvent, heureusement, et est d'ailleurs arrivé une ou deux fois exactement comme on le voit dans « Ophélie ».
Le divan a été peint en deux fois et deux endroits différents. A l’époque de ce tableau, en effet, FVH ne disposait pas encore d’un véritable atelier, ni même d’une pièce d’appartement à la fois assez claire et assez grande pour y installer son divan en entier. Elle a donc dû se contenter d’une partie de ce divan –ses coussins- pour y allonger Karen, en laissant le reste dans une autre pièce –plus grande mais aussi trop sombre-.
Si on regarde plus attentivement, on verra que la jeune femme repose, non vraiment dans le divan, mais sur des coussins de divan seulement, à même la moquette.
En l’absence du modèle, les plis produits par ses pieds s’enfonçant dans le coussin devaient être reproduits avec des poids de balance ancienne.
Pour exécuter le dossier du divan, le peintre s’est transportée avec son chevalet de campagne dans l’autre pièce plus grande mais aussi plus sombre, son salon, jouxtant sa chambre-atelier. Mais il ne s'agissait que d'un petit bout de dossier.
Avec cela, il a fallu profiter de plusieurs visites du soleil dans cette petite pièce orientée sud-sud-ouest pour faire les ombres de l’ouverture de la fenêtre et de sa rambarde en fonte, puis les deux coussins en tissu.
Je raconte tout cela, qui peut paraître ennuyeux et superfétatoire, pour bien préciser que Van Hove travaille à l’ancienne (comme avant 1830), et pour évoquer aussi de quelles facilités elle se prive en n’utilisant pas la photographie grâce à laquelle elle eût pu réduire le temps de pose de la veste à quelques minutes, au lieu des plusieurs semaines.Chère Pascale, pour en finir avec cette longue explication : je peux comprendre que tu ne le croies pas, et que cela paraisse incroyable aux yeux de la plupart des gens aujourd’hui, mais, parole de témoin, ce tableau a été peint tout entier directement sur le motif.
Maintenant, est-ce que moi, qui prétends m’y connaître un peu plus que toi en peinture figurative, je verrais la différence entre une représentation de ce type et une représentation à partir d’une photo ?
Ca, c’est une autre question pour un numéro ultérieur.

vendredi 7 mars 2008

59) Peinture et photographie, suite

Mon blocage de ces dernières semaines est lié à deux réflexions. La première a fait l’objet du message 58).
Voici la seconde, en plusieurs propositions :
- peinture traditionnelle et photographie appartiennent à la même ligne évolutive, la photographie descendant de la peinture figurative comme on a longtemps dit que l’homme descendait du singe ;
- il est tout à fait justifié jusqu’à un certain point de dire d’un tableau de Van Hove ou de n’importe quel bon petit maître Flamand des XVe et XVIe siècles, ou d’un Andrew Wyeth, que c’est comme une photo, soit pour complimenter (« C’est beau comme une photo ! »), soit pour déprécier (« Ce n’est que de la photo ! »)… sauf qu’avec les peintres que je viens de citer, on se trouve en présence, non de photographies, mais de peintures ;
- parmi les gens qui achètent des Van Hove, il y en a qui considèrent ses tableaux comme des espèces de photos, photos d’un monde imaginaire, certes, mais photos tellement photographiques qu'on a l'impression de scènes réelles ;
- et il y en a qui y voient, en pluss, de la peinture ;
- pour aimer la peinture figurative, il faut ainsi être naïf comme un enfant, ou naïf comme un « adulte chez qui l’enfant de sept ans est resté vivant » ;
Et ici, je reviens à l’article de J.-D. Lajoux dont j’ai déjà donné des extraits en 53) et 57), et qui mériterait à mon avis de faire date en histoire et en philosophie de l’art.
En nous révélant que des hommes adultes peuvent ne pas être capables de lire une photo, il nous offre la possibilité de prendre conscience de la profondeur de notre conditionnement à la photographie, qui nous induit à penser -comme J.-D. Lajoux avant cette expérience- que ce moyen de représentation possède « les qualités d’un langage universel ».
« Je gardais [jusqu’] alors le sentiment que la photographie possédait les qualités d’un langage universel, Mais ce n’était qu’une illusion. »
On a évoqué plus haut la naïveté de ceux qui, devant une peinture figurative, réagissent spontanément comme s’il s’agissait d’une photo (« faite à la main »). Puis la naïveté de ceux qui continuent à aimer la peinture figurative comme reflet de la réalité en même temps que comme peinture. Voici une troisième naïveté : celle du savant (celle de J.-D. Lajoux et la nôtre) qui ne savait pas, avant sa rencontre avec ces villageois du Sud-Vietnam, que « l’image photographique noir et blanc est une représentation symbolique dont la compréhension n’est pas évidente ».
Dans son article, J.-D. Lajoux nous fait ainsi le récit de deux prises de conscience fulgurantes, de deux illuminations :
- celle de l’homme évolué qui découvre que la photographie, ce n’est pas évident, pas ordinaire pour l’homme, que c’est au contraire quelque chose d’ extraordinaire, au sens fort et premier du terme,
- celle d’un « primitif » -un jeune garçon !- qui découvre la photographie.
« En effet, ce fut un jeune garçon, attentif à mes propos, qui comprit le premier ce que je répétais depuis dix minutes : « Là, les yeux, ici le nez, la bouche, les cheveux, etc. ». Alors, conscient d’avoir fait une grande découverte, il prit la photo et la brandissant à bout de bras, il se mit à crier : « C’est une femme, c’est une femme ! » »
Deux choses, donc, que nous pouvons apprendre avec J.-D. Lajoux et ses villageois : 1, que nous avons du mal à imaginer qu’on peut ne pas savoir lire une photo, et 2, qu’une représentation « objective » -comme à travers un objectif photo- est par nature extraordinaire.
Pour terminer ce chapitre sans doute un peu trop intellectuel, pour Francine Van Hove entre autres, , voici le portrait de son père par l'artiste : une photo comme au XVIe siècle.
"C'est un homme, c'est un homme!"

mercredi 27 février 2008

58) Surtout...

... ne pas se dire qu’écrire sur les tableaux de Francine Van Hove, c’est finalement trahir l’artiste dans la mesure où sa démarche consiste à tout dire en peignant. Sinon, on risque de se retrouver bloqué, comme cela m’est arrivé ici ces dernières semaines.

mercredi 9 janvier 2008

57) Suite de Pourvu qu'on aime

Voici la suite de l'article de Jean-Dominique Lajoux et de son histoire de photo :
"La lecture des images est-elle donc un privilège des sociétés que l'on a coutume de dire "évoluées" ? Et doit-on penser que ce genre de document ne peut être considéré par les populations dites "primitives" que comme un objet plat ?
Les montagnards indochinois me donnèrent rapidement la réponse. En effet, ce fut un jeune garçon, attentif à mes propos, qui comprit le premier ce que je répétais à chacun depuis dix minutes : "Là, les yeux, ici, le nez, la bouche, les cheveux, etc." Alors, conscient d'avoir fait une grande découverte, il prit la photo et la brandissant à bout de bras, il se mit à crier :"C'est une femme, c'est une femme!"
A sa suite, grâce à ses explications rapides et enthousiastes, que je ne pus comprendre, ses concitoyens découvrirent à leur tour le mystérieux visage imprimé sur le papier. Il en fut même un pour me dire le nom de la femme photographiée : il la connaissait bien."

mercredi 5 décembre 2007

56) Chat poseur

J'ai une raison de parler si souvent de ses modèles à propos du peintre : son art ne se conçoit pas sans elles.
Assez souvent, attirées par la chaleur des radiateurs placés autour du modèle, les chats s'installent autour ou sur celui-ci et l'accompagnent dans sa pose.Le jour de cette photo, c'était Malou qui s'était emparée du modèle, tandis que l'autre chat Féli (hors champ) s'était retirée tout en haut du chevalet, son poste d'observation favori. (Non, je ne fais pas de faute d'orthographe en n'accordant pas mes participes passés "attirées", "emparée" et "retirée" avec "chat(s)" au masculin, car tous les chats, comme tous les modèles pour Van Hove, sont obligatoirement féminins, quelle que soit la façon dont on en parle.)
A la chaleur des radiateurs, le modèle ajoute celle d'une double paire de chaussettes en profitant de ce que sa peintre se concentre sur son visage. Le coussin sur le tabouret sera dans le tableau, mais pas ceux sous la fesse et sous le mollet gauches seulement destinés à réduire l'inconfort de la pose. Devant ce modèle, surnommée Pretty Woman, et qui est aussi une Business Woman : son mobile qu'elle manipule quand il sonne -quatre ou cinq fois par séance en général- en ne bougeant que le bras droit. Au premier plan, la palette papier du peintre.

mardi 4 décembre 2007

55) Reconnaître

Il y a quelques années, rares étaient les gens qui reconnaissaient les modèles de Van Hove quand ils avaient l'occasion de les croiser, au cours d'un vernissage par exemple. Cela a un peu changé. Il est vrai que les modèles d'aujourd'hui, Céline, Julia, Rivka et Marion, à l'exception de la petite dernière Camille, atteignent ou dépassent le 1,70 m, alors que la génération précédente tournait autour d'1,60 m, et parfois encore moins, comme dans le cas de Karen.
Comment pourrait-on ne pas remarquer Julia et Marion et leur 1,80 m hauts talons compris ?
Il y a aussi et surtout que Van Hove est de plus en plus réaliste, qu'elle peint de plus en plus "ressemblant"-, et, dans cette mesure, aggrave son cas de peintre pas moderne.
En peinture dite moderne, en effet, il ne faut pas "faire ressemblant", pas donner à voir des choses qu'on reconnaît. Charles Matton en parlait l'autre jour sur Europe 1, dans le cadre de son interview par Frédéric Taddéi le 22 novembre vers 15 heures, pour être tout à fait précis.
Combien cela avait été difficile pour lui au début, en tant que peintre figuratif ! racontait-il.
Un jour...
Cela se passait dans les années 1950.
Van Hove se rappelle bien cette époque qui a été celle de ses propres débuts
Un jour, donc, Matton se rend chez un marchand pour lui présenter son travail. Comme il est en 2CV et ne trouve pas à se garer près de la galerie, il s'arrête juste en face le temps de décharger pour repartir aussitôt à la recherche d'un endroit où caser sa voiture. Quand il revient, il retrouve ses tableaux posés par terre le long d'un mur tous cul par dessus tête.
A l'époque, sa peinture n'étant pas aussi figurative qu'aujourd'hui, le peintre peut imaginer que le galeriste s'est simplement trompé et lui propose spontanément de remettre ses toiles dans le bon sens.
"Non, laissez, c'est mieux comme cela", lui répond le marchand. Et de lui expliquer que quand il reconnaît quelque chose dans un tableau, ça l'empêche de juger de la peinture. ("Pour juger la peinture, il ne faut pas que je reconnaisse quelque chose".)

54) Photo (2)

Quelques jours seulement après ce que je raconte dans 51), Van Hove se fait aborder par une jeune femme.
- Ah, je suis si contente de vous rencontrer. Je vous admire tant... Ce que vous faites est merveilleux...
La scène se déroule dans le foyer de la Gaîté Montparnasse où FVH est venue assister au one-woman-show d'un de ses anciens modèles, Isabelle, comédienne, metteur en scène et auteur de théâtre. Une création que FVH, et également Céline qui l'a accompagnée, ont trouvée tout à fait remarquable.
- Je vous suis depuis des années, continue l'admiratrice. Je m'en veux d'avoir raté votre dernière exposition. J'adore vraiment ce que vous faites... Vos tableaux sont magnifiques... On dirait des photos !!!
FVH remercie, légèrement embarrassée par le compliment.
- Et vos modèles... Ils sont merveilleux... Vous en avez deux, n'est-ce pas ?
FVH rectifie d'un geste de la main : quatre, en ce moment.
- Et d'ailleurs, ajoute FVH en désignant Céline qui s'est légèrement écartée durant l'échange, en voici un.
- Ah oui ? répond la jeune femme avec un sourire à l'adresse de Céline. Ah, excusez-moi, mais avec votre col roulé, je ne vous avais pas reconnue.





- Et mes boucles ? proteste Céline en riant.